Roman
.Titre: Épisodes d’une Panique chronique
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Introduction
Le trouble de panique avec agoraphobie m’a envahie graduellement, à l’âge où l’enfance est habituellement tendre. De l’état de petite fille insouciante je suis vite passée au concentré d’angoisses. L’anxiété est une vague qui vous berce doucement mais finit par vous prendre avec force, à vous en balancer la tête vers l’arrière, à vous perdre dans l’espace, sans repaire, les yeux fermés et du sable entre les dents.
Mes premiers souvenirs de panique diffuse remontent à l’âge de six ans où je m’emprisonnais quelques instants dans la salle de bain lorsque l’on m’annonçait que nous devions quitter la maison. Je disais avoir envie de pipi mais je n’urinais pas. J’étais assise sur la cuvette et j’attendais patiemment que le temps s’écoule dans l’espace entre mon sexe et l’eau glacée, faute d’y voir gicler l’urine. Mes 4 murs, fidèles acolytes, me calmaient et me divertissaient. J’ai tôt fait de réaliser que le chant sur la cuvette permettait au temps de se sauver avec mes angoisse d’un pas plus rapide. À l’extérieur, lorsque je daignais m’y attarder, on m’attendait et on s’impatientait, en plus de m’entendre chanter.
Le pédiatre n’a pourtant rien trouvé d’anormal avec ma vessie. Avec moi non plus. Voici mon récit.
La genèse
J’avais six ans – ou était-ce cinq ? – alors que la gamine parfaitement normale que j’étais débuta cette longue chute qui ne se termina que dix ans plus tard beaucoup plus bas, écorchée par les petits cailloux du quotidien. Sensible, je ne supportais pas les cris. Malchanceuse, l’homme qui m’a à demi sortie de son pénis avait pour habitude de manifester tout mécontentement par des cris orageux, cris auxquels je répondrais par mes sanglots d’enfant. J’inondais ma vie de pleurs, des larmes déversées dans mon assiette, sur mes vêtements et dans le cou de maman, alors que celle-ci me permettait exceptionnellement de recracher la bouchée coincée entre mes dents de lait que la tristesse étranglante m’empêchait d’avaler.
Papa : JE NE CRIS PAAAAS!
Moi : Oui, tu…tu,..uu..uu..cri…iii..iiii! (avec hoquet, entre deux sanglots)
Papa : JE NE CRIS PAS, JE PARLE FOOOORT! Va te moucher. FRANCHEMENT ! De quoi t’as l’air !
Moi : … *renifflement*
Cette conversation prenait place autour de la table à quasi chaque soir en guise de sixième convive. Un rituel qui emboîtait les deux morceaux du puzzle, pierres angulaires indissociables à mon éducation : la peur de décevoir l’autorité et la dominance des apparences sur le ressenti. C’est donc avec en tête cette valise bien légère, gonflée à l’hélium, du poids de mes 6 ans, que j’ai commencé à sentir le désordre s’installer dans ma tête. J’appréhendais dorénavant la peur. J’expérimentais l’angoisse sur une base quotidienne.
Le repas familial a toujours été source de tensions. Les chicanes, les cris, les pleurs ; la trame routinière pour une famille normale se transformait en drame dans ma tête de gamine. Je mangeais lentement, trop lentement au goût du père. Il insistait, je développais un stress gros comme la montagne de pois dans mon assiette représentant ce que je devais encore avaler pour être libérée, mon estomac se nouait et mon rythme ralentissait. Les membres de la famille se levaient de table, repus, partaient vaquer à leurs occupations et je restais seule, résultat d’une mauvaise gestion de l’ingestion de poisson et de petits pois. Je pleurais. Mère, remplie de tendresse, venait alors à ma rescousse en parlant et chantant pour recréer l’ambiance agréable qui me permettait de poursuivre mon mets. L’association était parfaite ; la chanson et l’intimité calment l’angoisse que le chaos. C’est ce que j’ai appris très tôt.
Dès cet âge, j’avais d’occasionnelles pulsions incontrôlables qui me valaient d’être qualifiée tantôt de colérique, tantôt d’impatiente et souvent de braillarde. Cactus fut mon surnom familial pendant bien longtemps, jusqu’au jour où le petit frère fut en âge de comprendre autre chose des abeilles, des fleurs, des choux et des cigognes. À partir de ce jour, SPM a été ajouté à mon baptistaire. L’énergie des élans chaotiques était si vive (et la honte si grande par la suite) que j’aurais soulevé une montagne pour me mettre à l’abri en dessous. Mais voilà, il n’y avait ni montagne ni abri, que trop de choses, de gens, de conventions sociales, d’épuisement parental et de distance géographique entre moi et mon refuge. Entre moi et la salle de bain, ce fort où j’allais me réfugier dès que possible, dès que sensible. Je ne me souviens pas avoir déjà uriné en voiture ou dans un lieu public, perdant le contrôle de mon sphincter urinaire, situation qui aurait pu créer un embarras certain et aurait expliqué mon besoin d’uriner virtuellement pour apaiser le déplacement de mon corps d’une maison à l’autre. Dans mon espace-temps d’enfant.
C’est donc sans traumatisme connu que j’ai débuté mon anxiété chronique associée au départ du domicile. J’hésite à utiliser le terme « agoraphobie » puisque je n’avais pas peur de « l’ailleurs », j’avais simplement peur de perdre le confort « d’ici », le « chez moi ». J’ai commencé par me diriger vers la salle de bain prétextant une envie d’uriner au moment même où nous devions quitter la maison. Au début, je pensais vraiment que j’avais envie. Tout dans mon corps de gamine se mettait en branle pour les leurrer et simuler l’envie. Mais rien ne coulait. Moi j’attendais. J’entendais des voix me presser de la porte. Des voix douces qui devenaient raides avec la perte de patience, et des voix dictatrices du début à la fin, témoignant d’une impatience chronique. Je sortais éventuellement et nous partions de la maison. C’était rapide, sans conséquence, mais ce n’était que le début.
Une angoisse s’est développée en moi. Et si la goutte d’urine que je ne versais pas chez moi s’obstinait à me fuir dans « l’ailleurs » ? J’ai alors passé de plus en plus de temps à la salle de bain et j’ai alors mis à vif la patience paternelle qui ne pouvait pas se permettre d’être en retard quelque part. Son Dieu, celui des apparences et des « qu’en dira-t-on ? » ne lui pardonnerait pas ce pêché. C’est ainsi que la rivalité débuta : il m’était impossible de quitter sans uriner, il lui était impossible de m’attendre. Une mère au chandail rayé de l’arbitre tentant de concilier les deux partis, criant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, m’amena chez le pédiatre, désespérée.
Lui : Votre fille est parfaitement normale.
Elle : Mais elle veut toujours uriner quand c’est le temps de partir….
Lui : Alors laissez-la uriner. Elle y a bien droit.
Elle : Je sais, dit-elle sur un ton décontenancée, – elle est une bonne mère après tout – mais tout est normal selon vous, lui demanda-t-elle maintenant d’un air incrédule ?
Lui : Oui, c’est une gamine normale.
J’étais normale, et j’y ai cru. Une étoile dans le coin de mon carnet de santé. Ma mère semblait moins réjouie que moi. Mais sans problème il n’y a pas de solutions. Qu’allait-elle bien pouvoir dire à l’autorité en place ?
(… suite du chapitre à venir)
(c’est le moment où un éditeur charmé devrait me contacter!)
